Zones de rencontre : réinventer la cohabitation entre piétons, cyclistes et automobilistes

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Résumé

Permettre aux piétons de circuler partout sur la chaussée, avec une priorité vis-à-vis des véhicules, à une vitesse plafonnée à 20 km/h : c’est la promesse de la zone de rencontre, dispositif introduit en 2008 dans le Code de la route.

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Près de vingt ans plus tard, l’outil est largement adopté, mais ses conditions de réussite restent souvent méconnues. Tour d’horizon des principes, des leviers et des points de vigilance pour transformer une rue en véritable espace partagé.

Le décret du 30 juillet 2008 a introduit un troisième niveau de circulation apaisée dans le Code de la route, intermédiaire entre la zone 30 et l’aire piétonne. L’article R110-2 du Code de la route définit la zone de rencontre comme “une section ou un ensemble de sections de voies en agglomération constituant une zone affectée à la circulation de tous les usagers”. Trois principes en structurent le fonctionnement :

  • La priorité piétonne : les piétons sont autorisés à circuler sur l’ensemble de la chaussée sans y stationner, et bénéficient de la priorité sur tous les véhicules (sauf les tramways).
  • Une vitesse limitée à 20 km/h pour tous les véhicules.
  • Le double-sens cyclable par défaut, sauf disposition contraire prise par l’autorité de police.

Émanation de la démarche dite du “code de la rue”, initiée en 2006, qui visait à rééquilibrer le partage de la voirie en faveur des usager·es les plus vulnérables, elle s’inspire de dispositifs européens antérieurs, comme le woonerf néerlandais (années 1970), la “rue résidentielle” belge (1978), la Begegnungszone suisse (2002). Tous partagent un même principe : faire de la chaussée un espace partagé où le piéton est prioritaire et la vitesse plafonnée. La zone de rencontre française se distingue par un domaine d’emploi élargi : rues commerçantes, centres historiques, abords d’équipements publics, quartiers résidentiels, places, lieux de correspondance des transports en commun.

Zone 30, zone de rencontre, aire piétonne : trois outils complémentaires

CaractéristiqueZone 30Zone de rencontreAire piétonne
Vitesse maximale30 km/h20 km/hAllure du pas
(6 km/h)
PrioritéAux véhicules sur la chaussée, aux piétons lors de la traversée uniquementAux piétons sur l’ensemble de la voirieAux piétons sur l’ensemble de la voirie
Circulation des véhiculesTousTousVéhicules de desserte uniquement
Domaine d’emploi typiqueQuartiers d’habitation, centres-villesRues commerçantes, places, centres historiques, abords d’équipementsCentres-villes piétonniers, lieux à très forte fréquentation piétonne

Les zones 30, zones de rencontre et aires piétonnes sont complémentaires : une stratégie d’apaisement peut combiner les trois statuts, à l’échelle d’une commune ou d’un quartier, en fonction des usages et des flux.

Concevoir une zone de rencontre : les conditions de la réussite

Si la signalisation suffit pour faire exister juridiquement une zone de rencontre, elle ne suffit pas à la faire fonctionner. Le décret de 2008 le précise d’ailleurs : “l’ensemble de la zone est aménagé de façon cohérente avec la limitation de vitesse applicable”. Trois leviers participent à la réussite d’un projet de zone de rencontre.

Un aménagement où le véhicule est l’invité

Pour que la priorité piétonne soit comprise et respectée, l’aménagement doit inverser la lecture habituelle de la rue : c’est désormais le véhicule qui pénètre dans un espace dédié au piéton, et non l’inverse. Ce retournement de perception est la condition essentielle pour que les conducteur·rices adaptent spontanément leur comportement. 

Plusieurs principes y contribuent :

  • Effacer la distinction trottoir / chaussée par un revêtement homogène, idéalement de plain-pied, signalant aux conducteur·rices qu’elles et ils entrent dans un espace différent. Le contraste visuel et le changement de matériaux jouent un rôle central.
  • Supprimer les passages piétons dans la zone : leur présence brouille le message de priorité piétonne universelle, en suggérant que les piétons ne sont prioritaires qu’à des endroits spécifiques.
  • Marquer les entrées et sorties par des dispositifs nets (surélévation, plateau traversant, réduction de la largeur de chaussée, changement de revêtement) qui imposent un seuil et un ralentissement physique.
  • Mobiliser le mobilier urbain et la végétation comme dispositifs de modération : un alignement d’arbres, des jardinières ou des bancs disposés en quinconce obligent les véhicules à ralentir et à adapter leur trajectoire. Ces éléments créent aussi des espaces qui invitent les piétons à s’y attarder.

Un trafic maîtrisé en amont

Une zone de rencontre n’est pertinente que si le trafic motorisé y est compatible avec une cohabitation apaisée. Cela suppose un travail à l’échelle du plan de circulation : limiter le trafic de transit en concentrant les flux sur des axes structurants, pour que la zone n’accueille que la desserte locale et les usages riverains.

Une attention renforcée aux usager·es les plus vulnérables

C’est l’un des points de vigilance majeurs : en supprimant les barrières physiques entre trottoir et chaussée, la zone de rencontre peut fragiliser les piétons les plus exposés (personnes aveugles ou malvoyantes, personnes âgées, enfants, personnes à mobilité réduite). La gestion implicite des priorités, fondée sur le contact visuel, exclut de fait les personnes déficientes visuelles. Le Cerema a rassemblé des recommandations d’aménagement dans son guide Zone de rencontre — quels dispositifs repérables et détectables par les personnes aveugles et malvoyantes ?

Les bénéfices d’une zone de rencontre bien aménagée

Lorsque ces conditions sont réunies, les bénéfices documentés sont nombreux.

Sur le plan de la sécurité, le retour d’expérience du Cerema sur les zones pionnières de Dinan, Lorient et Rouillon (2012) montre des résultats tangibles. À Dinan, les plaintes récurrentes d’avant aménagement sur la vitesse observée des véhicules et la dangerosité de la voirie ont quasiment disparu et aucun accident n’a été relevé depuis la création de la zone en 2009. Le rapport souligne un facteur clé : le projet a été couplé à un plan de stationnement complet, limitant le stationnement en cœur de ville et favorisant le stationnement périphérique. Cet exemple illustre l’importance d’une stratégie globale de circulation à l’échelle de la commune.

Sur le plan de la qualité de vie, une étude menée à Bâle (Sauter et Hüttenmoser, 2006) montre que la zone 30 produit peu d’effets sur la vie de quartier : les habitants y vivent à peu près comme dans une rue ordinaire à 50 km/h. La zone de rencontre, à l’inverse, change la donne : on s’y rencontre davantage entre voisins, on y séjourne plus volontiers, et on se sent davantage chez soi dans son quartier.

Sur le plan économique, l’étude SVI menée par Bruns, Buser et al. (2019) a montré que les zones de rencontre, et encore plus nettement les zones piétonnes, ont un effet positif mesurable sur l’emploi dans le commerce de détail et l’artisanat, alors que la situation reste inchangée en zone 30. Plus généralement, la fréquentation piétonne, plus dense et plus régulière, compense largement la baisse du trafic motorisé.Contenu

Deux retours d’expérience inspirants

Tulle, Pont de la Barrière : un nœud routier central transformé en zone de rencontre

À Tulle en Corrèze, le pont de la Barrière est un point de passage stratégique entre les deux rives de la ville. Avant 2010, c’était un nœud de circulation difficile : carrefours à feux, trottoirs étroits où les piétons devaient franchir l’ouvrage en plusieurs temps. La requalification en zone de rencontre, documentée par le Cerema, a inversé la logique du lieu : ce sont désormais les véhicules qui traversent l’espace des piétons, et non plus l’inverse. Concrètement, les feux et les passages piétons ont disparu, le sol est mis à niveau d’un bout à l’autre, et les carrefours sont traités en giratoires-plateaux légèrement surélevés.

Bruxelles : la zone de rencontre comme outil de désengorgement

En 2018, la Région bruxelloise a transformé l’une des principales artères commerçantes d’Ixelles en zone de rencontre, couplée à une zone d’accès limité (interdite aux véhicules motorisés privés, hors transports en commun). Le projet a permis de diviser le trafic automobile par cent, de fluidifier le passage de la ligne de bus la plus fréquentée de la région et de redonner de l’espace aux piétons. Il a remporté le premier prix des Règles d’Or de l’Urbanisme 2019 (lire l’article sur le site de Rue de l’Avenir).Contenu

Se former avec l’ADMA

Concevoir une zone de rencontre suppose une approche systémique : compréhension fine des usages, articulation avec un plan de circulation, qualité des aménagements physiques, attention aux publics les plus vulnérables, suivi post-mise en œuvre. C’est ce que propose le parcours Apaiser et requalifier l’espace public de l’ADMA. Ce parcours réunit formations et ateliers pour :

  • diagnostiquer son territoire et identifier les espaces à fort potentiel d’apaisement,
  • choisir l’outil réglementaire adapté à chaque contexte (zone 30, zone de rencontre, aire piétonne),
  • concevoir des aménagements lisibles, inclusifs et accessibles à tous les publics,
  • piloter la concertation et l’évaluation de la démarche.

Les formations de l’ADMA sont gratuites pour les apprenant·es.

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